12 juillet 2008

Apatride

Bonjour à tous, voici ma première nouvelle. Comme vous le constaterez, elle est courte... mais intense. L'actualité est une excellente source d'inspiration...

La seconde arrive incessamment.

Apatride IMG_4945

Le cri perçant de mon réveil résonne dans tout l’immeuble. J’ouvre les yeux. J’ai froid. Je tremble. J’ai chaud. Des gouttes de sueur sourdent de mes pores. Je retire la couverture. J’étouffe. Je tente de me calmer. Je fixe le plafond. J’ai mal à la tête. Je frissonne. Je me recouvre. Ma tête est si lourde. J’eusse reçu des coups de matraque, je n’aurais pas plus mal. Ça y est, c’est officiel. Ils l’ont fait : mon pays n’existe plus. Le Nord a proclamé son indépendance. Ma patrie a été définitivement déchirée en deux hier soir. Des années de batailles. Des années de compromis. Des années que ça nous pendait au nez : tout le monde le savait au fond. Ce pays ne tiendrait pas le coup. On le savait. Enfin, c’est ce que ces idiots de politiciens racontent depuis un peu moins de deux cents ans. Pourtant, l’annonce fit l’effet d’une explosion dans ma tête.

Je vais être en retard. Il faut que je me lève. Je n’y parviens pas. Je suis étourdi par ma nouvelle situation. Je sais à peine qui je suis. Enfin, si. Je sais. Mais d’où suis-je? Je n’ai plus de pays. Quelle est ma nationalité ? Je ne sais pas. Il y a dix minutes, le réveil me sortait d’un sommeil profond qui m’empêche de penser. Depuis, je suis dans la même position. Ventre face au plafond que je ne lâche pas de mon regard vide.

Un frisson me parcourt tout entier. Je dois quitter ce lit. Je dois me rendre au travail. Le boulot… ça aussi, je ne sais plus quoi en faire. Je suis si las. Tous les jours la même ritournelle. Chaque matin, j’aperçois les mêmes visages. J’accomplis machinalement les tâches qui m’incombent. Puis, je rentre chez moi, après avoir perdu une heure coincé dans les bouchons. Que ma ville est belle. La capitale. J’y suis tellement attaché. Le lieu parfait pour stimuler son intellect. Des musées, des expositions, des théâtres. Une ville culturelle, en somme. Mais, quelle confusion aux heures de pointe ! Quoique… Elles n’existent plus vraiment. Quelle que soit l’heure, il y a du monde sur les routes. Incroyable ! On prend donc son mal en patience. La musique aidant. Je me retrouve dans ma voiture presque à l’arrêt, chantant à tue-tête avec les artistes qui passent à la radio. Chanter, j’adore ça. Après une journée de travail, la musique est mon défouloir. J’évacue tout le stress accumulé en braillant sur des mélodies. J’arrive chez moi, calme. Tout compte fait, je pense que les embouteillages me sont salutaires. Ils me permettent de régurgiter les mauvais moments de mes longues journées.

Je me décide à me lever. Je m’assieds au bord du lit. J’ai la tête qui tourne. Je vais devoir rejoindre la salle des bains. Il faut continuer à vivre. Le travail m’attend. Il faut que je me rende de l’autre côté de la frontière. Dans la région du nord. Ah, non ! Ce n’est plus une région. C’est un nouveau pays. Lequel ? Je ne sais pas. Quel nom ont-ils choisir ? Je m’en fiche.

Je me retrouve sous le jet d’eau chaude. Je ne prends aucun plaisir. Je coupe l’eau, me sèche et m’habille. Je pénètre dans ma chambre. La morosité du temps correspond à mon état psychologique. Le ciel est opaque. Les nuages s’apprêtent à déverser des litres de pluie. Je jette un œil à ma montre : 8h30. Il est l’heure de quitter mon appartement. J’exhale un soupir. Je m’installe sur le coin du lit. Je ploie la tête. Je réfléchis. Un déferlement de questions envahit ma tête. Je ne sais plus qui je suis. À qui appartiens-je ? Mon pays a éclaté. Je me sens orphelin. Que faire ? Retourner dans le pays d’origine de mes grands-parents ? Je doute. Serais-je bien accueilli là-bas ? Ne serais-je pas considéré comme un étranger ? Certainement. Mais dans ce cas, que faire ? Rester ici ? Les larmes se mettent à couler. Je me sens seul au monde. Un désœuvré qui erre sur des terres inconnues. Je sèche mes larmes du revers de la main. Je me lève. Je quitte mon appartement. Je croise la voisine sur le palier. Ses yeux trahissent son désarroi. Nous nous saluons poliment. De nature prolixe, elle ne prononce pas un mot.

Dans l’ascenseur, je me prépare psychologiquement à abandonner le temps d’une journée l’unique endroit auquel j’appartiens. Une fois dehors, une rafale me lacère le visage. Le ciel est prêt à me tomber sur la tête. La tempête s’installe doucement. Je monte dans la voiture. Je fais le vide. Une nouvelle journée commence. Je tente d’oublier mon triste sort. Je n’allume pas la radio. À quoi bon ? Je sais déjà de quoi sont composées les informations. Ce sont les mêmes que celles d’hier. Les routes sont anormalement calmes. La population aurait-elle disparu en même temps que mon pays ? Je prends la direction du bureau. Tout droit, à droite, à gauche et tout droit. Je ne suis plus qu’à une dizaine de kilomètres de mon lieu de travail.

Un barrage m’empêche de passer. J’interroge l’un des policiers. Que se passe-t-il ? Je dois aller bosser. Il me répond calmement que je ne peux pas passer. Il me faut un visa. Je m’offusque. Ma respiration s’accélère. Je crois rêver. Ce n’est pas possible. On m’explique qu’il suffit d’aller dans ma commune pour réclamer un visa pour le « nouveau pays. » Il suffit de… ?! Mais c’est aussi mon pays, merde ! Après un chapelet d’insultes cordiales, je fais demi-tour. Je reprends la route dans l’autre sens. Je compose le numéro de mon supérieur. J’attends. Cinq sonneries. Six. Dix. Répondeur. Je raccroche juste avant le bip. Le sang bat dans mes tempes. Ma vue se trouble. J’évite de justesse un accident. J’arrive dans l’avenue où j’habite. Je gare la voiture. Je descends. « Il suffit d’aller dans votre commune pour… », cette phrase résonne dans ma tête. J’ai mal au ventre. La lame d’un poignard y a pénétré depuis l’annonce de la disparition de mon pays. Je souffre. Je ne vois pas vers qui me tourner. Tant bien que mal, j’arrive devant la porte de mon appartement. Je peine à introduire la clef dans la serrure. Je tremble. Je réprime une envie de hurler.

Je me retrouve enfin chez moi. Je retire ma veste. Je la range dans le placard. Pour m’aider à aller mieux, je décide de me servir une double vodka. Je me laisse choir dans un fauteuil. Cela me relaxe un peu. Je fume une cigarette. Deux. Trois. Je laisse ma tristesse éclater. Je pleure à chaudes larmes. Un torrent de liquide salé coule sur mes joues empourprées.

Je me lève, me rend dans la cuisine. J’ouvre le tiroir du haut. Je saisis un couteau. Non, celui-là est trop petit. Je le remets à sa place. Je prends un couteau plus grand. Je me dirige vers la salle de bains. J’ouvre le robinet. Pendant que l’eau chaude remplit la baignoire, je me déshabille. Je considère mon reflet complètement nu un instant. Je saisis l’ustensile qui va m’aider. Je déchire la peau de mes poignets. C’est douloureux. Mais ça fait du bien. Je fais de même au niveau des chevilles. Le mal physique n’est rien comparé au mal psychique. Je coupe l’eau. La baignoire déborde presque. Le sang suintant de mes blessures, je me plonge dans les flots. Des filets rouges forment de lignes ondulées dans l’eau. Elle devient rougeâtre. Je ferme les yeux. Je me laisse envahir par la douce torpeur de la mort.

Les instincts sont puissants. À bout de souffle, je relève la tête. Ce n’est pas mon heure. Mort, je ne servirais à rien. Vivant, je pourrais me battre. Oui, je dois sauver mon pays. Je sors de la baignoire. Ruisselant, je tends le bras vers la serviette. Je me sèche. Les plaies picotent. J’applique un pansement. Le sang ne coule plus. Je m’habille. Je fais les cent pas. Le salon. La cuisine. La cuisine. Le salon. Je passe la main dans mes cheveux. Je réfléchis. Comment faire ? Par où commencer ? Je m’appelle Erotavlas, Belge d’origine étrangère devenu apatride.

© Sal_Min – 2007

Posté par impressiveSal à 13:02 - Commentaires [4] - Permalien [#]


Commentaires sur Apatride

    J'ai bien aimé la chute ^^ et la nouvelle en elle même

    Posté par Miguel, 16 juillet 2008 à 11:36 | | Répondre
  • Bravo beau-frère

    Je n'avais pas encore eu l'occasion de lire ce que tu écris. Cette nouvelle m'en donne l'occasion.
    Je suis vraiment entrée dans ce moment de vie de Erotavlas ! J'avais l'impression de ressentir tout ce qu'il vivait ! Chouette nouvelle ! Bises

    Posté par Maria, 31 juillet 2008 à 08:44 | | Répondre
  • d'une étrangere

    L'extract est trés prenant, parce que le style me motive de lire, je ne peux pas finir. (Si, si, il n'y a pas de tout le texte, donc j'ai du le finir.)
    En plus, l'histoire est "hot pot" aussi, si on est équivalent et égal. Si ton livre est publie, je voudrais un copie. :Vraiment

    Posté par gabi, 06 août 2008 à 13:36 | | Répondre
  • Je l'ai commencée par le milieu ... et c'est par là que tu aurais du commencer aussi à mon sens : sa surprise au barrage de police. Et pourquoi ne pas le faire ignorer la sécession ? Qu'il se lève et par flemme/parce qu'il est en retard... n'aie pas écouté la radio. Je n'aime pas qu'il tente de se suicider, on dirait que tu n'avais pas d'autre idée pour la chute. En résumé j'aime bien, il y a un style - attention cependant au présent c'est un temps qui exige que l'histoire soit prenante pour se faire oublier...

    Posté par sirius, 13 août 2008 à 20:22 | | Répondre
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